Les institutions médicales, éducatives et médico-sociales reçoivent aujourd’hui des sujets, patients ou usagers, qui présentent des symptômes et des difficultés qui peuvent mettre leur personnel à l’épreuve. Qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, d’adultes ou de personnes âgées, les professionnels qui en ont la charge sont souvent en proie à un sentiment d’impuissance voire de solitude lorsque la parole, le rappel de la loi ou le médicament ne suffisent plus. Le refus, la peur et le passage à l’acte sont souvent au rendez-vous.
Notre époque connait la remise en cause des structures sociales et des institutions qui les incarnaient. On assiste à une recrudescence de discours qui ne font pas lien et qui au contraire délitent le vivre ensemble. L’évolution du lien social, sa fragmentation, sa précarité, modifient le paysage institutionnel et les conditions d’accueil. Comment peut-on dans une institution faire lien social ? Or l’insupportable qu’un professionnel rencontre dans son travail est en rapport avec l’impossible dont le patient ou l’usager est lui-même prisonnier.
C'est en s’attachant aux menus détails de son lien aux objets, au corps et à l’Autre que s’ouvre la possibilité d’y trouver un traitement de l’angoisse. Ici, les enseignements de la psychanalyse et son approche pragmatique de la clinique trouvent leur pertinence.
| 13h30 | Accueil des participants |
| 14h-15h30 | Conférence théorico-clinique suivie d'une discussion |
| 15h30-16h30 | Présentation d'un cas clinique |
| 16h30-16h45 | Discussion sur le cas clinique et la conférence |
| 16h45-17h | Bilan et rappel de la prochaine séance |
La tristesse est un affect que chacun peut éprouver dans sa vie, qu’elle soit en lien avec l’expérience du deuil, de la rupture ou de l’échec, ou parfois sans raison compréhensible. Il s’avère donc nécessaire de rétablir des distinctions qui se sont peu à peu effacées dans la généralisation du diagnostic de dépression où se confondent les désordres existentiels, les malaises de l’âme et parfois même la maladie mentale. Redonner sa place à la tristesse, en tant que passion de l’âme au même titre que la joie, la haine, l’amour, c’est à cela que nous invite Lacan : « vérifier plus sérieusement l’affect »1. Ce faisant, il indique que l’affect ne dit pas vrai d’emblée, il peut s’avérer trompeur.
Comment dès lors se repérer dans la diversité clinique des affects liés à la tristesse ? Comment les aborder sans faire l’examen préalable de ce que le sujet y loge ?
La tristesse ne relève pas nécessairement d’un symptôme. Depuis Deuil et mélancolie, Freud a montré qu’elle permet de situer la manière toujours singulière dont un sujet affronte la perte de l’objet d’amour. Il a par ailleurs toujours insisté sur le fait qu’en tant qu’affect, ses coordonnées symboliques sont incertaines et peuvent se fixer sur une idée ou un mot qui ne représente pas à l’origine ce qui l’a provoqué. Dans la psychanalyse ou bien en institution, il s’agira d’amener à déchiffrer ce qu’un sujet loge dans la tristesse et qui pèse sur son corps. À l’impuissance qui enferme et paralyse, à la faute morale dont le sujet s’accable et qui mortifie son désir, l’éthique du bien-dire se présente comme une voie féconde. Inciter à dire, c’est en effet ouvrir sur la possibilité d’en savoir quelque chose et donc, de répondre de sa position subjective.
1. Lacan J., « Télévision », Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 521, & Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 37.
La dépendance à l’autre, aux parents le plus souvent, est primordialement liée à la prématuration du nouveau- né lors de sa venue au monde. Il est en effet dépendant de leurs soins, de leur attention, de cet univers fait de mots qui l’entoure et le précède. L’autre en ce sens n’est plus simplement le semblable, celui sur lequel repose la satisfaction des besoins élémentaires, mais le lieu où s’est conçu le désir pour l’être à venir. Lacan propose de l’écrire avec un A majuscule, il représente l’Autre du langage, l’Autre qui désire car manquant. C’est dans cet espace que vont se construire les premières attaches, l’enfant y obtient la reconnaissance de son statut de sujet du désir de l’Autre.
Un cadre symbolique préexiste au lien qui nous attache à l’autre. Il est la condition du sujet. Nous ne sommes donc pas simplement et naturellement poussés à entrer en relation avec autrui. Le maintien et la proximité d’un environnement stable ne suffisent pas à la bonne réalisation du lien à l’autre.
La clinique des sujets reçus en institution démontre au contraire que ce lien, loin d’être toujours déjà là, se présente parfois avec la force de la déliaison : enfants impossibles à approcher, qui se défendent de toute parole ou contact ; relations tourmentées entre parents et enfants pourtant unis par un lien d’affection.
Si le lien à l’autre n’est pas d’évidence, que son expression révèle toujours des nuances inédites, qu’est-ce qui alors, fait véritablement point d’attache entre les êtres ?
L’hospitalisme, ce trouble affectif théorisé par le psychanalyste René Spitz, en dit long sur l’importance d’une relation qui ne soit pas anonyme. En effet, la passivité anormale des enfants trop précocement séparés de leur mère alors que les besoins élémentaires sont assurés, montre l’importance d’une présence incarnée dans une parole et un désir.
Dans l’espèce humaine, la parole adressée à celui qui va y répondre à sa façon, est de nature à nous donner une idée de ce lien qui nous attache à l’autre.
Là où il fallait autrefois taire certaines choses et n’en parler sous aucun prétexte, le sens commun s’est modifié : parler fait du bien. Les bienfaits du tout dire sont entrés dans les sociétés développées jusqu’à parfois la promotion d’une parole débridée, décomplexée, libérée de ses conséquences. Chacun est poussé à dire, à parler sans fin pour se conformer aux normes et à l’illusion que tout s’arrange en racontant sa vie.
On rencontre pourtant dans les institutions, des sujets qui sont emportés par une parole sans point d’arrêt, qui ne conduit nulle part. Parler ici ne construit pas un savoir sur soi mais au contraire, égare et embrouille.
Comment alors se repérer dans les propos de ceux qui s’adressent aux cliniciens ? Quelles sont les paroles thérapeutiques ou au contraire, celles qui poussent vers un égarement d’où peut difficilement émerger la voie du désir ?
Le dispositif de la séance analytique s’est construit sur la règle de l’association libre, soit une prescription qui encourage celui qui parle à dire ce qui lui vient à l’esprit sans souci de la cohérence ou du rationnel. Cette règle fondamentale telle que Freud l’a formulée, implique d’accueillir les trébuchements qui se produisent dans la langue – lapsus, oublis, idées incongrues – et qui à première vue, entravent la cohérence du discours. À dérouler sa parole, le sujet découvre une autre cohérence, secrète et singulière, une autre logique à laquelle il obéit.
Chacun est spontanément conduit à écarter et à trouver désagréable toute pensée qui vient perturber le cours harmonieux de ce qu’il dit. Pourquoi je fais exprès de choisir des sujets de conversation moins graves ? Interroge cet adolescent qui constate avec dépit qu’il ne parle jamais de ce qui importe vraiment.
Accéder à l’impossible à supporter contre lequel chacun se défend exige d’en passer par la parole mais pas n’importe laquelle. L’important en effet n’est pas que le langage dise ou non toute la vérité mais qu’il ait des effets dans la vie de celui qui prend parole.
Cerner, dire au plus près, tenter de mieux dire porte à conséquence. Il existe donc une différence fondamentale entre le fait de parler à tout va qui tient du bavardage et l’acte de dire. C’est à cela que le clinicien sera attentif, c’est- à-dire à extraire un dire plus précis, à dégager les mots qui comptent, les phrases marquantes du flot de la parole.
L’effort du sujet de parler de ce qui lui arrive d’une manière plus singulière se situe aux antipodes de l’impératif de tout dire.
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